Traits tirés : Galerie Duchamp / Yvetot

Publié le 2 Février 2015

Traits tirés - 2015 dessin numérique d’Olivier Michel et Pierre-Alexandre Remy

Traits tirés - 2015 dessin numérique d’Olivier Michel et Pierre-Alexandre Remy

Cette exposition réalisée en collaboration avec Pierre-Alexandre Rémy a pour point d’ancrage une vieille carte du département trouvée dans les bureaux de la Galerie Duchamp que les couleurs passées ont contribué à abstraire. Elle est le résultat d’un échange de dessins numériques par mail, un paysage en dialogue, mêlant nos champs de recherches respectifs à savoir la sculpture pour Pierre-Alexandre Remy et le dessin pour Olivier Michel.

Exposition visible du 14 Janvier au 18 Février 2015 à la Galerie Duchamp

Volume réalisé avec Pierre-Alexandre Remy à partir de notre dessin

Volume réalisé avec Pierre-Alexandre Remy à partir de notre dessin

Sans titre - 2015 dessins technique mixte / photos : Nicolas Pfeiffer
Sans titre - 2015 dessins technique mixte / photos : Nicolas PfeifferSans titre - 2015 dessins technique mixte / photos : Nicolas PfeifferSans titre - 2015 dessins technique mixte / photos : Nicolas Pfeiffer

Sans titre - 2015 dessins technique mixte / photos : Nicolas Pfeiffer

Faviidae (six dessins 40 X 50cm + détail) - 2015 collage d’oeillets sur verre / photos : Nicolas Pfeiffer

Faviidae (six dessins 40 X 50cm + détail) - 2015 collage d’oeillets sur verre / photos : Nicolas Pfeiffer

Entre-deux

Il est rare, lors d’une exposition « en duo », que les œuvres présentées entretiennent des liens si organiques qu’il est parfois difficile, sans le recours à la lecture des cartels, d’en attribuer la paternité à l’un ou l’autre artiste. La chose est d’autant plus étonnante, s’agissant des œuvres de Pierre-Alexandre Rémy et d’Olivier Michel, que ces derniers explorent des champs a priori assez éloignés, tant par les médiums qu’ils mobilisent (sculpture pour le premier, dessin pour le second — pour le dire vite), que par les préoccupations qu’ils manifestent et les méthodologies qu’ils mettent en œuvre (et sur lesquelles on se propose de revenir ici).

À Yvetot, ces champs, médiums, préoccupations et méthodologies, Olivier Michel et Pierre-Alexandre Rémy ont pris le parti de les mettre en partage. Au lieu de ne réunir dans la Galerie Duchamp que des œuvres préexistantes, ils ont fait le choix de s’associer autour d’un projet commun spécifique — Traits tirés. Celui-ci s’ancre d’abord dans un intérêt partagé pour la ligne, et son expansion dans l’espace. En amont de l’exposition, ce projet commun s’est progressivement pensé et contruit à travers une correspondance nourrie, au cours de laquelle les deux artistes, depuis leur atelier respectif, se sont échangé par mail, comme dans un jeu de ping-pong, de nombreux dessins numériques.

Mais peut-être faut-il, avant d’aller plus loin, s’attarder un instant sur le choix de ce titre, Traits tirés, et sur les potentiels de significations qu’il fait surgir et s’entremêler.

Traits tirés : tracés inscrits à la surface du papier, du mur, mais aussi projetés à travers l’espace — trajectoires, flèches décochées.

Traits tirés : si l’on fait un pas de côté, vers un autre emploi de l’expression, c’est l’irruption d’un certain rapport à la fatigue et donc au corps qui s’immisce là, presque par inadvertance — qui réintroduit dans ces deux œuvres radicalement abstraites le corps de l’artiste, et sa mise à l’épreuve par la résitance que lui opposent les matériaux ou la litanie du processus.

Traits tirés, c’est enfin le titre de plusieurs des œuvres présentées : un petit assemblage mural d’Olivier Michel ; un relief de dimensions plus importantes associant des éléments préexistants issus de la pratique des deux artistes ; une suite de dessins numériques, fruit de leur collaboration en amont de l’exposition ; et une grande pièce murale conçue et réalisée sur place par Olivier Michel et Pierre-Alexandre Rémy.

Plusieurs œuvres résultent en effet de l’étroite collaboration des deux artistes. Elle a conduit chacun d’eux à reconsidérer et déplacer sa propre pratique, à l’ouvrir à celle de l’autre. Un événement fortuit mais bienvenu a fourni une « accroche » commune et stimulante : la découverte, dans les bureaux de la galerie, d’une vieille carte géographique du département, aux couleurs fanées. Trouvant son origine dans les codes graphiques propres à la cartographie et la configuration particulière de la zone géographique représentée, une forme aux contours sinueux et compliqués constitue l’un des vecteurs de partage et d’échange entre les deux artistes.

Déclinée d’une œuvre à l’autre, tel un module tantôt complet tantôt partiel, tantôt plein tantôt ajouré, dessiné sur le papier, peint au mur ou découpé dans divers matériaux, cette forme curvilinéaire non identifiable est le fruit de l’isolement et du prélèvement, sur la carte géographique du département, du contour d’une zone de dépôt d’alluvions née d’un ancien méandre de la Seine. Pour autant, les œuvres produites avec cette forme (avec et non pas à partir d’elle) ne visent aucunement à figurer ou illustrer le territoire représenté par la carte. Reproduite, déplacée, multipliée, recoupée, elle a été prétexte à un processus d’appropriation, de déplacement, de multiplication, d’altération, de recouvrement…

C’est d’un travail de sédimentation qu’il s’agit, dans lequel la forme « module » subit tellement de manipulations qu’elle demeure assez peu identifiable en tant que telle dans les œuvres achevées — une forme fantôme en somme, en creux. À travers elle, la cartographie et ses codes de représentation font le lien entre espace plan d’inscription des « traits » et espace en trois dimensions des trajectoires « tirées ».

L’observation des représentations cartographiques est fréquente dans la démarche de Pierre-Alexandre Rémy, qui en tire des éléments graphiques ensuite combinés aux autres caractéristiques qu’il relève dans le site où viennent prendre place ses sculptures. Il pointe ainsi l’écart entre les images d’un territoire donné (vues « satellite », cartes IGN) et l’expérience sensible directe de ce territoire.

Le recours à la cartographie est plus exceptionnel chez Olivier Michel. Au départ, la prolifération organique vise, chez Olivier Michel, à « obstruer l’espace par le dessin », en recourant à un « motif générateur », dont chacun constitue un élément d’un langage graphique élémentaire : boucle, croix, point, tiret, cercle… Celui-ci est reproduit, multiplié sur différents supports (carnet, feuille de papier, post-it, vitre, mur…), souvent jusqu’à saturation de l’espace.

À y regarder de plus près cependant, le dessin chez ce dernier est davantage une manière d’arpenter l’espace où il s’inscrit. Et même davantage : revenant sans cesse sur lui-même dans la série des Corolles (2011) par exemple, le tracé s’appuie sur ses propres circonvolutions, se porte lui-même, dessine à mesure qu’il progresse son territoire insulaire en expansion. Traçant la carte, il invente le territoire — il l’invente, au sens d’une découverte, comme on peut le dire d’un archéologue ou d’un explorateur.

Les sculptures de Pierre-Alexandre Rémy présentent également ce caractère exploratoire de l’espace : toujours très « poreuses », elles circonscrivent moins une forme qu’elles n’ouvrent un espace dans les entrecroisements des parcours et trajectoires multiples qu’elles matérialisent. Cormor (2014) semble ainsi résulter de la saisie instantanée du flottement d’un entrelacs de chaînes animé d’une capacité à se dresser et mouvoir dans l’espace de manière autonome. Bas relief (2015), une sculpture murale faite de tubes en verre reliés entre eux par des manchons d’élastomère, suivant des configurations chaque fois différentes, est un circuit traversé à la fois par l’espace, l’air et la lumière. S’y fait sentir à distance, comme dans d’autres œuvres de Pierre-Alexandre Rémy, l’apport de Richard Deacon, moins dans un rapport formel que dans un intérêt partagé pour les corps fluides, instables, et leurs mouvements.

Mouvements et trajectoires matérialisés trouvent leur pendant dans le parcours, l’arpentage sans cesse réitéré de la feuille par Olivier Michel. La série des Corolles en fournit plusieurs exemples, et l’artiste réinvente son geste dans les collages sur verre de la série Faviidae (2014), travaillés à-demi « à l’aveugle », depuis le verso, ou encore dans l’imposante pièce murale Tectonique des plaques co-réalisée in situ avec Pierre-Alexandre Rémy : le dessin y est pris en charge par la tranche d’une multitude de rubans de PVC translucides et souples, dont les ondoiements quasi liquides sont suspendus entre deux « îles » de métal brossé.

Toute trajectoire implique une certaine vitesse, et chacun des deux artistes semble entretenir un rapport spécifique à cette caractéristique du mouvement : dans les sculptures de Pierre-Alexandre Rémy, on observe souvent des « accélérations » — qu’il s’agisse des spirales tourbillonnantes d’À tour de bras, des barres de tension étayant les circonvolutions d’Un alluvion, ou encore des pics hérissés autour de Signal dardant.

Chez Olivier Michel en revanche, il faudrait davantage parler de trajectoires lentes : la litanie des motifs répétés et des boucles sans fin (mise en scène dans Monotype vidéo, 2011), le contraste d’échelles entre la minutie compulsive du geste et les surfaces à couvrir, contribuent à rendre perceptible l’écoulement du temps, auquel sont conférés l’épaisseur et le caractère tangible de l’espace.

Du mouvement à la trajectoire puis à la recherche de « perte de contrôle », du « bégaiement graphique » de la boucle (selon l’expression de Judith Michalet) à la vrille générée par sa reprise ininterrompue, et de là au « dérapage contrôlé », il n’y a qu’un pas, qu’Olivier Michel franchit dans la série de dessins éponymes (2014). Pour cela il emploie en le déréglant un outil de dessin enfantin — un « spirographe », dont l’usage initial permet d’obtenir d’infinis entrelacs de boucles. Ici équipé de deux stylos, l’appareil est « lancé » par l’artiste — comme on lance une toupie —, et les traînés discontinues qui subsistent à l’issue de ce « lancement » constituent l’enregistrement de l’impulsion initiale et de ses retombées. Ces traces sont ensuites méticuleusement reprises à petits coups de stylo ; « écheveau chaotique de lignes fracturées », chaque dessin envisagé depuis quelque distance ressemble à une configuration momentanée de ces vols rassemblant des milliers d’étourneaux — dont la série, à la manière des photographies d’Etienne-Jules Marey fixant les mouvements de l’air, établirait l’improbable mais rigoureux inventaire.

Pour autant, le dessin d’Olivier Michel, radicalement abstrait, dénué de toute volonté expressive, mêlant mécanique et spontanéité, témoigne d’une recherche de distance, de retrait de leur auteur — à laquelle participent, en définitive, les aléas dans le processus réglé que ne manquent pas d’introduire, par fatigue, dérèglement ou maladresse, la main et l’outil à l’œuvre. Cette mise à distance est ici amplifiée par le choix (de toute façon indiscernable, et d’abord motivé par des raisons techniques) de présenter des fac-similés de ses dessins.

Cette tension entre système et indétermination chez Olivier Michel peut sans doute être mise en parallèle avec le constant balancement entre logique constructive et caractère organique dans les sculptures de Pierre-Alexandre Rémy. La façon dont ces dernières sont construites importe en effet : l’artiste veille à laisser visibles les signes de fabrication, les éléments d’assemblage (platines, boulons, écrous, traces de soudure…). L’emploi de matériaux aux qualités et propriétés antagonistes (élastomère, acier, céramique…) ne manque pas de générer des tensions, lesquelles contribuent largement à déterminer le « dessin » final de l’œuvre (Un alluvion, 2015). Ces tensions combinées qui maintiennent les sculptures érigées reposent d’ailleurs fréquemment sur des inversions de rapports entre les matériaux : ainsi dans À tour de bras (2015), c’est le ruban d’élastomère qui, bien que souple, met en tension la structure métallique et lui permet de se maintenir dressée. À l’instar des dessins (Corolles, 2011) et des collages (Faviidae, 2014) d’Olivier Michel, À tour de bras donne d’ailleurs le sentiment de prendre davantage appui sur elles-mêmes que sur le sol, avec lequel le contact est le plus souvent réduit au minimum (Cormor, 2014 ; Un alluvion, 2015). Entre souplesse et rigidité, élévation et chute, ces sculptures opposent souvent de véritables défis à la pesanteur, ou offrent un contrepoint à la structure du bâti environnant.

Certes, les confrontations et ruptures d’échelle avec l’architecture demeurent davantage perceptibles, chez Pierre-Alexandre Rémy comme chez Olivier Michel, dans leurs interventions réalisées en extérieur (notamment dans l’espace public). Toutefois les décalages et ruptures d’échelle sont également induits par les interférences constantes de leurs œuvres avec les structures microscopiques (végétaux, bactéries, minéraux…) — la silhouette « virale » de Signal dardant, les enroulements sans fin des Corolles en fournissent deux exemples dans l’exposition.

Reste que cette relation au bâti est principalement prise en charge par les grands reliefs muraux co-réalisés par Olivier Michel et Pierre-Alexandre Rémy. Ainsi Tectoniques des plaques (2015) s’appuie sur un décrochement du mur et en tire son épaisseur. À l’étage, mais visible dès le bas de l’escalier, Traits tirés (2015) joue avec les points de vue successifs qu’occasionnent les déplacements du visiteur, et leur capacité à générer des configurations changeantes — topographies et écritures imbriquées ; de l’ombre au dessin, du dessin à l’espace.

Une telle imbrication d’écritures singulières mérite pour finir qu’on s’y attarde encore un peu. Elle est non seulement assez rare, au point de troubler les velléités d’attribution, mais elle révèle l’étonnant degré de cohérence — de connivence même — dans la démarche commune initiée par Olivier Michel et Pierre-Alexandre Rémy. Au-delà du dialogue très fin entre leurs œuvres, ils font ainsi preuve de leur capacité à ménager un « entre-deux » : un territoire qui n’appartient ni tout à fait à l’un, ni tout à fait à l’autre. À mi-chemin de l’un et de l’autre, les reliefs muraux, à la paternité partagée, parviennent à produire une synthèse quasi organique — ce qui, au-delà des problématiques liées à la notion d’auteur, témoigne d’une attention réciproque et d’une disponibilité à l’autre.

Et cette attention, cette disponibilité, ne sont pas les moindres qualités des œuvres de Pierre-Alexandre Rémy et Olivier Michel, que l’exposition Traits tirés offrait généreusement en partage.

Cédric Loire - 2015

Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer
Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer

Vues de l’exposition - photos : Nicolas Pfeiffer

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