Démarche artistique

Publié le 1 Novembre 2012

Texte d’Olivier Grasser (2003)

>> Une simplicité éloquente.

Le travail d’Olivier Michel se construit sur des allers-retours entre une pratique du dessin et des dispositifs vidéos. Bien que très différents dans les moyens comme dans le rendu des œuvres, donnant en particulier lieu à des fortes disparités d’échelle, dessin et vidéo s’affirment en cohérence et se nourrissent l’un de l’autre au point que, menés et présentés de front, ils semblent indissociables pour la compréhension de l’œuvre.

Chaque pièce prend pour origine des gestes et des décisions simples, qu’une ironie certaine pourrait même laisser interpréter comme dérisoires. Ce parti pris de simplicité permet la mise en place de règles qui assoient et cadrent le travail. Les vidéos sont le plus souvent un plan-séquence fixe, montrant l’artiste dans des gestes basiques d’inscription sur des supports transparents. En vidéo comme en dessin, Olivier Michel décline un geste des plus élémentaires, la boucle insignifiante d’un « e », un griffonnage d’échelle minuscule et générique dont il use de manière répétitive mais dans des approches diversifiées, qu’il s’agisse de la nature et des dimensions des supports pour le dessin ou de chaque installation vidéo. Ce tracé récurrent prend valeur de signe et permet au travail de contourner toute tentation à la représentation, à la narration et à l’interprétation. Le motif, identique et récurrent, finit par passer au second plan derrière le renouvellement des moyens et des supports, véritable démultiplication des postures de l’artiste. Il devient un signe creux et transparent qui entraîne le travail sur un versant plus conceptuel, engageant une réflexion sur la valeur du geste artistique.

>> Occuper l’espace.

Malgré ses caractéristiques actuelles, le travail d’Olivier Michel continue de résonner du sens des actions qu’il réalisait dans l’espace public au début des années 1990. Alors qu’il était encore étudiant, il se livrait à des interventions régulières sur des emplacements de stationnement automobile dans le centre ville d’Amiens. Sur le principe d’un loyer et du libre usage de l’espace donné par l’obtention d’un ticket d’horodateur, il occupait les emplacements pour des actions décalées (sieste, repas entre amis…), provoquant la réaction des automobilistes et des passants. Il explorait déjà les frontières entre espace public et privé, valeur subjective et règle objective. Aujourd’hui Olivier Michel rejette l’immersion dans un médium unique ; mais via des médiums hétérogènes, son travail est encore une réflexion sur l’occupation de l’espace et sur la valeur attachée aux moyens employés. Si l’on se remémore le lien entre dessin et écriture, et que recouvrement et inscription sont des procédures par essence liées à la pratique de la peinture, il devient clair que le travail d’Olivier Michel interroge le visiteur sur le sens de l’œuvre d’art, sur la motivation de l’acte créateur et la responsabilité de l’artiste. Il renvoie à l’étymologie du mot « dessin », à savoir le dessein, c’est-à-dire le projet de l’œuvre.

>> Des qualités picturales.

Bien que « hors champs », le travail d’Olivier Michel affiche d’indéniables qualités picturales. Loin de toute recherche chromatique, de tout désir de composition et de construction, ces tracés réguliers finissent par créer des zones de densité et de transparence, des illusions d’épaisseurs et d’enfoncement dans la surface, non préméditées mais entièrement acceptées et assumées. Et puisqu’il n’est nullement question avec Olivier Michel de se livrer à une quelconque figuration, c’est vers l’abstraction, au sein du champ pictural, que son travail regarderait. D’ailleurs chacune de ses œuvres découle d’une sorte de scénario, un cadre qui n’est pas sans rappeler l’intérêt de la contrainte, adopté par de nombreux peintres comme processus de travail et moyen d ‘échapper aux impasses d’une expressivité directe. Tout cela et jusqu’aux titres de ses œuvres, tel En toile de fond, semble attester que la peinture joue pour Olivier Michel le rôle d’un art de référence, historique et fondateur, à l’aune duquel un artiste d’aujourd’hui, sans se déclarer peintre, peut fonder de nouveaux développements esthétiques.

>> Sourire et décalage : le temps mis en boucle ?

Les œuvres d’Olivier Michel invitent à sourire. Comment en effet ne pas s’amuser de certains titres : J’use mon Bic, 1200 petits riens… ? Ou devant l’obstination qu’il met à répéter inlassablement et obstinément ses gestes prétendus vides ? L’art n’est pas forcément austère et Olivier Michel est joueur ; il accompagne la réflexion de traits d’humour mais cet humour s’apparente davantage à un goût pour le décalage. Les titres, qui ressemblent de prime abord à des jeux de mots ou à des expressions empruntées au langage courant, dérapent et déjouent les automatismes de la compréhension. Ils ne désignent pas l’œuvre en totalité, ou bien l’œuvre dérobe leur sens tout fait ; ils sont des indices qui dévoilent un décalage subtil et intrigant, peut-être grave. Pareillement dans les vidéos, les jeux de transparence, de lignes tracées, effacées puis reprises, de positif et de négatif, finissent par créer des couches d’images apparemment identiques, qui se superposent presque exactement mais n’aboutissent qu’à révéler des interstices de sens. Le caractère lumineux et éphémère de la vidéo comme la mise en boucle des films s’opposent à la permanence du dessin. Gommant la perception du début et de la fin d’une action, et brouillant ainsi la logique attendue des phases successives de réalisation, les installations vidéo d’Olivier Michel invitent le spectateur à une expérience singulière. Tenté d’accompagner du regard le geste de l’artiste, que l’on voit à l’œuvre, le visiteur réalise progressivement que son temps de lecture s’écarte et s’autonomise de celui de l’artiste. Il plonge dans un sur-place, dans une chronologie perturbée, aussi ludique que troublante. A l’époque du tout-image et de l’utopie d’une connaissance globale, le savoir véritable tient-il au contenu des images ou à l’expérience que l’on en fait ?

>> La question de l’auteur.

La nature conceptuelle du travail d’Olivier Michel repose sur la mise en scène et l’analyse du geste créateur, un geste premier et pensé comme générique, dont la simplicité signale un auteur indéterminé. Parfois, Olivier Michel emprunte même son motif à d’autres lorsqu’il commandes des modèles de motifs à des anonymes pour se les réapproprier et les redessiner à sa manière. Mais c’est néanmoins presque toujours lui qui apparaît dans ces vidéos. Là où l’on pourrait s’interroger sur cet auteur préoccupé de sujets insignifiants, il ne donne à voir que son visage et son corps, sans délivrer une once de subjectivité ni d’explication. Au contraire d’un travail expressif ou narratif, un miroir de l’être offert au monde, l’œuvre d’Olivier Michel dessine un portrait de l’artiste sourd et en creux. Comme de nombreux artistes d’aujourd’hui et reflétant en cela la manière dont l’humain s’envisage dans le monde actuel, Olivier Michel ne fait de l’expression de lui-même ni une motivation première ni un moteur de l’engagement artistique. Si, quelle que soit sa forme mais puisqu’elle émane toujours d’un être singulier, l’œuvre d’art doit demeurer un artefact ou un indice de l’humain, celle d’Olivier Michel n’en présente qu’une entité insaisissable et impossible à circonscrire. Question philosophique au centre de l’activité artistique, l’interrogation sur l’intériorité ouvre ici sur un silence, s’absorbe dans un jeu interrogateur de boucles et de spirale.

Démarche artistique

CV Olivier MICHEL (à télécharger)

Rédigé par Textes

Commenter cet article